Swami Vivekananda

 

 

 

JNANA - YOGA

 

 

 

 

Dans le volume V des Œuvres complètes de Swami Vivekananda apparaît un court article intitulé « Jnana Yoga, notes d’une causerie ».

Personne ne sait ni quand ni où cette causerie fut donnée. Mais si on la lit attentivement, on pourra y voir un document remarquable — un témoignage décrivant une réalisation, un poème d’éloge de la connaissance transcendantale.

Dans l’Evangile de Sri Ramakrishna on trouve l’incident suivant :

Ramakrishna : « C’est Lui qui est devenu tout ceci. Tous les objets que je vois ne sont qu’autant de formes différentes du même Seigneur. Autrefois Narendra (Vivekananda) se moquait de moi et disait: ‘ Alors, cette tasse est Dieu ? Cette cruche est Dieu ? ’ (Mais) une fois que vous L’aurez vu, tous vos doutes s’évanouiront… Si vous Le voyez face à face, votre foi ne laisse plus rien à désirer. »

Dans cette dissertation, Vivekananda affirme qu’il a trouvé que ces paroles de Ramakrishna sont  vraies. Il parle de sa propre perception de l’expérience de Dieu dans toutes choses. Dans l’avant-dernier paragraphe nous apprenons qu’il a vu la Réalité. Il dit : « Je sais ce qu'est Dieu. » Il tente de transmettre sa vision au lecteur, mais il admet son incapacité à y parvenir. Cependant, il y arrive, bien que de manière indirecte et nous fait partager la vision du monde du jnani. La somme de cette remarquable expression constitue un hymne à l’expérience advaïtique.

 

 

 

Toutes les âmes jouent, certaines le font consciemment et d’autres inconsciemment. La religion, c’est apprendre à jouer consciemment.

La même loi qui s’applique à notre vie dans le monde s’applique aussi à notre vie religieuse et à la vie du Cosmos. Elle est une, elle est universelle. La religion n’est pas régie par telle loi et le monde par telle autre. La chair et le diable n’ont avec Dieu Lui-même que des différences de degré.

Les théologiens, les philosophes et les savants de l’Occident fouillent partout pour découvrir une preuve de leur survie. Quelle tempête dans un verre d’eau ! Il y a des choses bien plus importantes auxquelles réfléchir. Quelle sotte superstition de penser que vous mourrez ! Nous n’avons besoin ni de prêtres, ni d’esprits, ni de revenants, pour nous apprendre que nous ne mourrons pas. C’est la plus évidente de toutes les vérités. Nul homme ne peut concevoir sa propre annihilation. La notion d’immortalité est inhérente en l’homme.

Partout où il y a de la vie, la mort l’accompagne. La vie est l’ombre de la mort, et la mort l’ombre de la vie. La ligne de démarcation est trop subtile pour que l’on puisse la tracer, elle est trop difficile à saisir et trop difficile à maintenir.

Je ne crois pas à un progrès éternel; je ne crois pas que nous allions indéfiniment, à jamais en ligne droite. C’est trop absurde pour mériter créance. Il n’existe pas de mouvement en ligne droite. Un ligne droite prolongée indéfiniment devient un cercle. La force émise complète le circuit et revient à son point  de départ.

Il n’y a pas de progrès en ligne droite. Chaque âme se meut pour ainsi dire selon un cercle, et elle devra le compléter. Nulle n’est descendue si bas qu’un moment ne vienne où elle devra remonter. Elle peut commencer tout en bas, mais elle devra reprendre la courbe montante pour compléter le circuit. Nous sommes tous projetés d’un centre commun, qui est Dieu, et nous reviendrons, après avoir achevé notre circuit, au centre  d’où nous sommes partis.

Toute âme est un cercle. Le centre en est où se trouve le corps, et c’est là que l’activité se manifeste. Vous êtes omniprésent, bien que vous ayez conscience d’être concentré en un seul point. Ce point a pris des parcelles de matière et en a formé une machine pour s’exprimer. Ce par quoi il s’exprime s’appelle le corps. Vous êtes partout. Lorsqu’il y a carence d’un corps ou d’une machine, le centre se déplace, prend d’autres parcelles de matière, subtiles ou grossières, et travaille par leur intermédiaire. Voici l’homme; qu’est-ce que Dieu ? Dieu est un cercle dont la circonférence n’est nulle part et dont le centre est partout. Dans ce cercle, chaque point est vivant, conscient, actif, et travaille également. Pour nos âmes limitées, un seul point est conscient, et ce point avance et recule.

L’âme est un cercle dont  la circonférence n’est nulle part (c’est à dire qu’elle n’a pas de limites), mais dont le centre est dans un corps. La mort n’est qu’un changement de centre. Dieu est un cercle dont  la circonférence n’est nulle part et dont le centre est partout. Quand nous pourrons sortir de ce centre limité qu’est le corps, nous réaliserons Dieu, notre vrai moi.

Un fleuve immense coule vers l’océan, emportant çà et là de petits bouts de papier, des brins de paille. Ceuxci peuvent s’efforcer de remonter le courant, mais à la fin il leur faudra bien aller jusqu’à l’océan. De même vous et moi, et toute la nature, sommes comme des fétus de paille emportés par des courants furieux vers cet océan de Vie, Perfection, Dieu. Nous pouvons nous débattre pour remonter, nager contre le courant, et recourir à toutes sortes d’astuces, mais au bout du compte il nous faudra rejoindre ce vaste océan de Vie et de Béatitude.

Jnâna (la connaissance) est « absence de credo », mais cela ne veut pas dire qu’il méprise les croyances. Cela signifie seulement qu’on est arrivé à une étape supérieure, au delà des credos. Le jnânin (le véritable philosophe) ne cherche pas à ne rien détruire, mais à toujours aider. Toutes les rivières déversent leurs flots dans la mer et ne font plus qu’une. De même tous les credos devraient conduire à Jnâna et ne plus faire qu’un.

Le jnâna enseigne qu’il faut renoncer au monde, mais qu’il ne faut pas pour cela l’abandonner. Vivre dans le monde sans en faire partie est le véritable critère de renoncement.

Toute connaissance doit être emmagasinée en nous dès le début, je ne conçois pas comment il pourrait en être autrement. Si vous et moi sommes de petites vagues dans l’océan, alors cet océan est notre base.

En réalité, il n’y a pas de différence entre la matière, le mental et l’esprit. Ce ne sont que des étapes différentes dans l’expérience que nous faisons de l’Un. Ce même monde est vu par nos cinq sens comme de la matière, par les très pervers comme un enfer, par les bons comme un paradis, et par les êtres parfaits comme Dieu.

Nous ne pouvons pas démontrer avec nos sens que Brahman est la seule chose réelle, mais nous pouvons faire observer que c’est la seule conclusion à laquelle on puisse arriver. Par exemple, il doit y avoir cette unité en toute chose, et même dans les objets usuels. Il y a, par exemple, la généralisation humaine. Nous disons que toutes différenciations résultent du nom et de la forme, et pourtant  lorsque nous voulons saisir et isoler le nom et la forme, nous ne les trouvons nulle part. Nous ne pouvons jamais voir isolément  le nom ou la forme ou les causes. Aussi ce phénomène est-il Mâyâ — quelque chose qui dépend du noumène et n’a pas d’existence séparément du noumène. Considérez une vague dans l’océan. Cette vague existe tant que la masse d’eau correspondante conserve la forme de vague; mais dès qu’elle retombe et devient l’océan, la vague cesse d’exister. L’ensemble de la masse d’eau pourtant ne dépend guère de sa forme. L’océan subsiste tandis que la forme de vague tombe à un zéro absolu.

Le véritable est un. C’est le mental qui le fait paraître multiple. Lorsque nous percevons la diversité, l’unité a disparu; dès que nous percevons l’unité, c’est la diversité qui n’est plus. Tout comme dans la vie quotidienne, lorsqu’on perçoit l’unité, on ne perçoit pas la diversité. Au début vous commencez avec l’unité. C’est un fait curieux qu’un Chinois ne verra pas de différence entre un Américain et un autre; et vous ne distinguerez pas des Chinois les uns des autres.

On peut montrer que c’est l’esprit qui rend les choses reconnaissables. Seules les choses qui ont certaines particularités entrent dans le champ du connu et du connaissable. Ce qui n’a pas de qualités est inconnaissable. Il y a, par exemple, un monde extérieur, x, inconnu et inconnaissable. Lorsque je l’observe, il est x + le mental. Lorsque je veux connaître le monde, mon mental en fournit les trois-quarts. Le monde intérieur est y + le mental, et le monde extérieur est x + le mental. Toute différenciation, soit dans le monde extérieur, soit dans le monde intérieur, est créée par le mental. et ce qui existe est inconnu et inconnaissable. C’est hors de portée de la connaissance et ce qui est hors de portée de la connaissance ne peut pas avoir de différenciation. Par conséquent l’x extérieur est le même que l’y intérieur et par suite le réel est un.

Dieu ne raisonne pas. Pourquoi raisonnerait-on lorsqu’on sait ? C’est un signe de faiblesse que nous devions continuer à ramper comme des vers, pour dénicher quelques faits, et qu’ensuite tout s’écroule de nouveau. L’Esprit se réfléchit dans le mental et dans tout. C’est la lumière de l’esprit qui rend le mental sensible. Tout est expression de l’Esprit; les entendements sont autant de miroirs. Ce que vous appelez amour, crainte, haine, vertu et vice ne sont que des réflexions de l’Esprit. Lorsque le miroir est défectueux, l’image est mauvaise.

L’Existence Réelle est sans manifestation. Nous ne pouvons pas La concevoir, parce qu’il nous faudrait concevoir par notre mental, qui est lui-même une manifestation. Sa gloire est qu’Elle est inconcevable. Il faut nous rappeler que dans la vie les vibrations lumineuses les plus basses et les plus hautes ne sont pas perceptibles par nous, mais qu’elles sont les pôles opposés de l’existence. Il y a certaines choses que nous ne savons pas maintenant, mais que nous pourrons savoir. C’est par ignorance que nous ne les savons pas. Il y a d’autres choses que nous ne pourrons jamais savoir, parce qu’elles sont bien au-dessus des plus hautes vibrations de la connaissance. Mais nous sommes toujours l’Eternel, bien que nous ne puissions pas le savoir. Là, toute connaissance sera impossible. Le fait même des limitations de la conception est la base de son existence. Par exemple, il n’est rien en moi d’aussi certain que mon «moi»; et pourtant je peux uniquement le concevoir comme corps et comme mental, comme heureux ou malheureux, comme un homme ou une femme. En même temps, j’essaie de le concevoir tel qu’il est réellement, et je m’aperçois que le seul moyen d’y parvenir est de le faire descendre. Pourtant je suis sûr de cette réalité : « Personne, ô bien-aimé, n’aime le mari pour le mari, mais parce que le Moi est en lui. C’est dans le Moi et par le Moi qu’elle aime son mari. Personne, ô bien-aimé, n’aime l’épouse pour l’épouse, mais dans le Moi et par le Moi. » Et cette Réalité est la seule chose que nous connaissions, parce qu’en Elle et par Elle nous connaissons tout le reste. Néanmoins nous ne pouvons pas La connaître. Comment connaître le Connaisseur ? Si nous Le connaissions Il ne serait plus le Connaisseur, mais le connu; il serait objectivé.

L’homme qui est parvenu à la réalisation la plus haute s’écrie : «Je suis le Roi des Rois; il n’est pas de roi au-dessus de moi. Je suis le Dieu des Dieux; il n’est pas de Dieu au-dessus de moi. Moi seul j’existe, L’Un qui n’a pas de second.» Cette conception moniste du Vedanta peut certes paraître terrible à beaucoup de gens, mais c’est à cause de leur superstition.

Nous sommes le Moi, éternellement en paix et au repos. Nous ne devons pas pleurer; pour l’Ame il n’est pas de larmes. Dans notre imagination, nous croyons que Dieu, sur son trône, pleure par sympathie. Un tel Dieu ne vaudrait pas qu’on cherche à l’atteindre. Pourquoi Dieu irait-il pleurer ? Pleurer est un signe de faiblesse, de servitude.

Cherchez le Suprême, toujours le Suprême, car dans le Suprême est une béatitude éternelle. Si je dois chasser, je chasserai le lion. Si je dois dérober, je pillerai le trésor du roi. Cherchez le Suprême.

Un qu’on ne puisse ni limiter ni décrire ! Un que nous puissions percevoir au tréfonds de notre coeur ! Un qui soit au-delà de toute comparaison, par delà les limites, immuable comme le ciel bleu ! Etre saint, apprendre le Tout ! Ne cherche rien d’autre !

Là où les changements de la nature ne peuvent se faire sentir, pensée au-delà de toute pensée, Inchangeable, Immuable; Celui que tous les livres annoncent, que tous les sages adorent. Etre saint, ne cherche rien d’autre !

Impossible à comparer, Unité infinie ! Aucune comparaison n’est possible. De l’eau en haut, de l’eau en bas, de l’eau à droite, de l’eau à gauche; sur cette eau nulle vague, nulle ride; tout est silence, tout est béatitude éternelle. C’est cela qui apparaîtra dans ton coeur. Ne cherche rien d’autre !

Pourquoi pleures-tu, mon frère ? Pour toi il n’est ni mort ni maladie. Pourquoi pleures-tu, mon frère ? Pour toi il n’est ni misère, ni malheur. Pourquoi pleures-tu, mon frère ? Ni changement ni mort n’ont été prédits pour toi. Tu es Existence Absolue.

Je sais ce qu’est Dieu, je ne peux pas vous le décrire. Je ne sais pas comment est Dieu, comment pourrais-je vous le décrire? Mais ne vois-tu pas, mon frère que tu es Lui, tu es Lui ? Pourquoi aller chercher Dieu à droite et à gauche ? Ne cherche pas, et cela c’est Dieu. Soit ton propre Moi.

Tu es notre Père, notre Mère, notre cher Ami. Tu portes le fardeau du monde. Aide-nous à porter le fardeau de notre vie. Tu es notre Ami, notre Amant, notre Epoux, Tu es nous-mêmes !

 

 

Retour à la page d'accueil